03.12.2009

L'identité corps et âme

Je ne doute pas un instant que le débat lancé par le gouvernement sur l'identité nationale soit dénué d'arrières-pensées électoralistes. Même en supposant que non, ce débat ne m'intéresse pas tellement. Je n'ai pas de problème avec mon identité, merci. Français et catholique, je marche sur deux jambes, dans un pays gallican qui se méfie depuis longtemps du caractère trop marqué cette double appartenance. C'est vrai, après tout : un catholique ne sera jamais un citoyen totalement fiable, ni totalement malléable, car sa pensée et son action puisent à d'autres sources qu'aux références nationales.

La manière dont le ministre de "l'identité nationale" (quel drôle de portefeuille) est cependant étrange. Je cite le texte qui figure en page d'accueil de son site internet : "la question maintes fois posée de savoir ce qu’est une Nation, et ce qu’est le sentiment national, qui fait que des individus s’identifient corps et âme à d’autres individus qu’ils ne connaissent pourtant pas, me semble plus que jamais d’actualité".

Dans une démocratie fondé sur l'équilibre des pouvoirs, les individus ne s'identifient justement pas "corps et âme" à d'autres individus, car chacun a une autonomie de pensée et d'action. Si cela devenait le cas, il y aurait motif à s'inquiéter d'éventuelles dérives totalitaires, dont Hannah Arendt a montré qu'elles apparaissaient dans un contexte d'isolement réciproque des individus, qui les conduit à ne faire plus qu'un avec l'Etat. Autre problème : le rapprochement des notions "d'individu" et de "sentiment national". Si le sentiment collectif existe, il ne peut être le fait d'individus mais de personnes, je ne cesse de l'écrire sur tous les tons à longueur de billets. La notion d'individu renvoie à l'anonymat et à l'indétermination ; elle doit son succès contemporain à la théorie libérale et aux philosophies existentialistes, qui ont en commun d'avoir construit le mythe de l'homme "qui se fait tout seul", par la magie de sa liberté. Il n'y a pas de sentiment national possible pour cet homme-là, car il ne doit rien aux autres. La "personne", au contraire, se définit par la conscience qu'elle a d'exister comme être moral et social, enraciné dans une histoire et une culture. Elle a des droits et des devoirs. Elle se reconnaît dans des identités collectives, qu'elle enrichit de sa pensée et de son action. La distinction entre individu et personne ne relève pas d'un débat intellectuel oiseux, comme le prétendent certains. Elle permet de lire bien des débats sur la laïcité, la République, la nation et la place du religieux dans la société. Pour ma part je redoute l'individu, et m'inquiète de le voir associé à l'identité nationale. Nous crevons de l'individualisme libéral, faudrait que M.Besson en prenne conscience.

02.12.2009

Le clocher de Mitterrand

Comme chacun sait, une large majorité de suisses a voté l'interdiction de la construction de minarets sur le territoire helvétique. Un sondage réalisé en France quelques jours après montrait que si cette votation avait eu lieu en France, elle aurait probablement donné un résultat encore plus massif en faveur de l'interdiction. Ce vote a, dans notre pays, relancé l'éternel débat sur la laïcité et la place des musulmans dans la société française. Il y a quelques jours, j'ai évoqué Mitterrand dans ce blog. Vous souvenez-vous de l'affiche de sa campagne présidentielle de 1981? Elle était d'une extraordinaire ambiguïté, à l'image du personnage. Un homme politique profondément attaché à la laïcité, professant son agnosticisme, n'avait rien trouvé de mieux que de poser devant ... un village duquel émergeait un clocher. Mitterrand et le clocher : un président socialiste élu sur une référence subliminale au christianisme comme élément de la culture nationale. Ce qui est d'ailleurs assez drôle, c'est qu'en 2007 les médias aient qualifié Ségolène Royal, la candidate socialiste, de "madone". Beaucoup ont également insisté sur son éducation catholique, avec laquelle elle aurait rompu. Comme si, en dépit de la déchristianisation et de la laïcisation de la société, on ne pouvait se passer complètement de la référence chrétienne.

Pourquoi ce curieux détour? Parce qu'il y a plusieurs façons d'interpréter le vote suisse. Celle d'une "peur de l'Islam" (et des musulmans) a dominé. Elle sans doute exacte, au moins en partie. Mais peut-on totalement exclure celle de l'attachement culturel des Suisses à leurs clochers comme éléments constitutifs de leur identité? La laïcité chasse la référence chrétienne par la porte, elle revient par la fenêtre. Mais officiellement, n'abordons pas le sujet sous cet angle. C'est quasiment tabou.

L'interprétation du vote suisse clive les catholiques. Il y a ceux, version Quanta cura, qui redoutent plus que tout l'islamisation de l'Europe, quitte à hurler avec les laïcards intolérants. Et il y a ceux qui, attachés à la liberté religieuse façon Vatican II, redoutent un vote qui a pour effet de la restreindre. Les premiers se trompent d'époque : cujus regio, cujus religio, c'est fini et c'est heureux. Les seconds - dont je suis - considèrent le droit de vivre sa foi comme un droit inaliénable de l'homme, dont l'exercice ne doit pas faire peur. A condition d'ajouter immédiatement que ce qui précipite la foi dans l'intégrisme (musulman ou autre), c'est le défaut de transmission religieuse entre générations. Plongés dans une laïcité dénuée de projet collectif - sauf peut-être la conquête stérile de "libertés" égoïstes -, coupés de leurs origines culturelles et religieuses, les individus d'aujourd'hui sont prêts à adhérer sans discernement à n'importe quelle connerie porteuse d'un peu de sens. L'intégrisme n'est pas un produit de l'Islam : c'est l'expression d'une faillite de la laïcité.

01.12.2009

Vox populi

L'un des arguments avancés par les partisans de l'euthanasie, Laurent Fabius et Manuel Valls en tête, est la vox populi. Les sondages font en effet valoir que plus de 80% de Français seraient favorables à l'euthanasie active, ce qui les autoriserait à parler "d'attentes" de la part de nos concitoyens. Hasard de calendrier, j'ai revu récemment l'interview donnée par François Mitterrand à Jean-Pierre Elkabbach quelques jours avant l'élection présidentielle de 1981. A une question du journaliste sur la peine de mort, Mitterrand a répondu - je cite de mémoire : "je sais que la majorité des Français est hostile à la suppression de la peine de mort. Eh bien moi, je suis candidat à l'élection présidentielle, et j'affirme que si je suis élu je supprimerai la peine de mort." Il y a, dans cette réponse, du courage et de la grandeur. Il y a aussi la conviction que certaines valeurs ne sont pas négociables, même en démocratie. Aujourd'hui, la suppression de la peine de mort est considérée comme l'un des événements historiques de la présidence Mitterrand. Il y a quelque paradoxe à entendre des socialistes d'aujourd'hui invoquer la vox populi, en reprochant à leurs adversaires - les "cléricaux" et quelques autres - de s'appuyer sur des considérations morales supérieures à l'opinion publique. C'est exactement ce que Mitterrand a fait naguère, mais ils l'ont un peu oublié.